Le collectif, les relations, culture des précédents

 

introduction: sortir d'un monde individualiste...

Pourquoi avons-nous fait le choix de vivre et œuvrer en collectif?

Pour nous, le monde est en crise écologique et sociale, parce que les humains ont évolué vers une société industrielle puis capitaliste basée sur la possession et la compétition. Pour nous c'est ce schéma qui conditionne les gens à faire passer la santé durable de la planète derrière la montée de plaisir éphémère et souvent malsaine provoquée par le gain.

Les conséquences de cet état de fait sont désastreuses pour l'environnement, et se retrouvent aussi du côté de l'éducation des enfants et de l'insertion des personnes dans la société, car on les conditionne à voir leur réussite dans un champ très restreint de possibles, intégré dans un modèle de société matérialiste qui prouve chaque jour qu'il ne fonctionne pas, mais qui n'est tout de même pas remis en cause…

Nous avons envie de co-créer des nouveaux modèles soutenables, en remettant en questions nos besoins, afin de soulager la planète, dont les ressources sont à gérer raisonnablement, et en coopérant afin de créer plus de richesses (alimentaires, relationnelles) à l'échelle d'un lieu, qu'on ne pourrait en créer en fonctionnant chacun pour soi… En permaculture, 1 et 1 ça fait 3!

Voilà pourquoi le collectif!

2012 : Collectif de Serrabone n°1: on pose les bases!

 Excitation, précipitation, ce terrain nous appelle, nous achetons à quatre, et vite! Nous utilisons les mêmes mots pour décrire nos valeurs et nos projets, nous idéalisons, nous y croyons tant!

Un an plus tard nous avons compris que nous ne comprenons pas les mots "écologie", "collectif" de la même façon, et que nos projets ne sont pas compatibles... Hélène et Jean sont plutôt: "eco-village": chacun chez soi, chacun maîtrise son atelier, et on s'entraide... Lara et Yo sont plutôt ferme autogérée: gestion collective...

La sortie est dure: chacun a investi beaucoup (d'argent ou d'énergie), la communication échoue, il y a trop de pression (financière d'un côté: peur de ne pas récupérer la bonne dizaine de milliers d'euros investis en plus du foncier, émotionnelle de l'autre: ce projet est l'aboutissement d'une longue recherche (de terres) et du côté de Lara, la peur de retourner en arrière, il y a un attachement à ce lieu d'ordre spirituel, aussi...), ça dégénère en lutte de pouvoir et chantage affectif... On a frôlé la procédure judiciaire, on a fini par trouver un compromis: Lara et Yo signent un compromis de vente sur les part de Hélène et Jean et un dédommagement pour le travail fait ici…

Bilan: qu'avons-nous appris de cette première phase du collectif? La nécessité de  clarifier les attentes de chacun avant de s'engager: bien définir son projet, son idéal de vie, ses valeurs, avoir le courage de les porter et de les exprimer. Donc définir une visée commune qui correspond à chacun et qui crée la cohésion du groupe (il existe des exercices à faire ensemble pour clarifier les choses, comme par exemple le mandala holistique dans l'excellent livre Faire ensemble, de Robina McCurdy, éditions passerelle éco) et une période d'essai (un an idéalement) pour se connaître...

Nous avons appris qu'en plein conflit l'argumentation est néfaste et contre-productive, qu'elle entretient la lutte de pouvoir, et qu'il faut apprendre à communiquer mieux (s'exprimer soi, ce qu'on vit, ce qu'on ressent), dans la bienveillance, et chercher des solutions satisfaisantes pour tous, en menant un travail sur soi afin de ne pas projeter sur les autres ses propres peurs ou se sentir persécutés…

Nous avons compris qu'il était important que le partage des tâches et des ressources sur la ferme soit équitable pour que le collectif soit équilibré, et que ceci passerait ici par la collectivisation des moyens de production (atelier caprin) au moins dans un premier temps, chose que nous n'avions pas eu le courage ou l'envie de nous avouer à l'époque, ayant un projet plutôt permacole (plantes, semences, autonomie) et peut-être par peur inconsciente de ne trouver personne qui partage une telle vision…

2013: Collectif de serrabone n°2, la grande euphorie!

D'un coup nous sommes six adultes et deux enfants! Luana, artiste, rêve d'une vie spirituelle, collective, épanouissante et autonome. Filippo a vécu en communauté, et souhaite combattre Babylone en créant un havre de paix. Pascale et Petit-Jean sont des punks activistes anticapitalistes végétariens animés par les valeurs de sobriété et d'autonomie.

Phase d'euphorie exacerbée par le contraste avec l'angoisse de la phase précédente! Nous sommes dans l'optique de racheter le lieu à six (via un prêt, l'idée de Terre de Liens n'est encore qu'un embryon), et de partager équitablement les tâches inhérentes à la vie à la ferme... nous avons tous envie de nous épanouir personnellement... Phase d'idéalisation des trois premiers mois, période superbe, solidarité et plaisir d'être ensemble!

Puis des insatisfactions font surface, des revendications surgissent, des sentiments d'injustice... Luana ne souhaitant pas participer à l'élevage, elle a trouvé sa place auprès des enfants, elle fait beaucoup la cuisine et participe au ménage dans la fromagerie... Cela ne lui laisse guère de temps à consacrer à son art... Pascale aussi trouve que l'élevage ne laisse pas assez de temps pour soi...

Nous tentons de définir un temps de travail (la garde des enfants y est inclue) équitablement réparti au delà duquel chacun serait libre de son temps... Cela s'avère difficile, et nous tombons sur une trentaine d'heures hebdomadaires consacrées à l'atelier caprin (activité qui nous permettra par le biais d'un crédit de racheter le lieu...)

Le problème, c'est que ce temps de travail ne correspond pas aux besoins réels (et inestimables!) d'une ferme naissante où il y a tout à mettre en place... En dehors des chèvres, du fromage, des enfants, de la cuisine, du ménage, des potagers, des soins aux jeunes arbres... et la transformation, et les cueillettes... il y a les réparations, les constructions et aménagements (clôtures, éolienne, vélo-machines, bassins de stockage d'eau, phyto-épuration, poêle de masse, bois de chauffage, toilettes sèches, salle de bains etc. etc.), la gestion du collectif, l'organisation des évènements, l'imprévu, etc. etc. Certaines de ces choses doivent être faites, alors Yohan les fait, dépassant allègrement son quota d'heures !

Yohan et Lara croient que pour que la ferme tourne, et pour la racheter, il est nécessaire de mettre un paquet d'énergie de suite ! Ils continuent de travailler beaucoup, mais avec un sentiment d'injustice, et portant un regard désapprobateur sur la liberté que les autres affichent ou revendiquent… Voilà comment on passe de l'autogestion au conflit patron-ouvrier, celui qui est responsable (car financièrement engagé) prend la place d'autorité, l'autre prend la place du dominé et se rebelle, et le cercle vicieux s'installe, les uns se sentant persécutés, et les autres diabolisés… Les énergies contraires ont mis un frein à l'énergie créatrice et l'enthousiasme jusque-là consacrés à la ferme, Luana et Filippo s'en vont en premier, Pascale et Petit Jean restent un peu par solidarité, puis nous quittent aussi…

Bilan: nos idéaux concordaient, mais nous avions des vues différentes sur le chemin à prendre, et peut-être une propension différente au sacrifice... faute d'une autre solution viable, Yohan et Lara ont dû prendre la décision de passer par l'activité agricole (élevage) pour financer le lieu, mais ne souhaitent pas en faire un projet personnel car ils ont besoin de temps pour la permaculture et l'autonomie. Luana, Pascale, et Petit-Jean n'ont pas souhaité suivre ce chemin…

Encore une fois, les bases n'ont pas été posées clairement dès le départ...

Le thème Serrabonien de l'artiste et du paysan est né, et nous souhaitons que l'avenir, au moins à Serrabone, ce soit un agriculteur (plan physique et nourricier) et un artiste (plan éthérique) en chacun de nous, et nous chercherons des nouveaux habitants dans ce sens!

D'autre part, nous avons appris que la réunion hebdomadaire est indispensable, pour éviter les projections, paranoïas, jugements…

La question qui se pose alors pour nous est: comment faire pour que les autres se sentent responsables aussi? Il faut que les décisions soient prises ensemble, certes, mais aussi être engagés de la même façon… Nous nous intéressons de plus en plus à Terre de Liens, qui pourrait bien répondre matériellement à ce problème en soulageant la pression sur le foncier…

2014: les collectifs à trois!

Luana et Filippo se séparent, Filippo revient… Ca fonctionne bien au départ, mais il y a des non-dits, et ça clashe très vite pour des problèmes de confiance encore liés à la problématique du responsable et du subordonné, d'autant plus que financièrement la ferme rentre à peine dans ses frais et que nous dépendons encore des minimas sociaux, ce qui signifie qu'on donne beaucoup d'énergie au lieu, et qu'on ne gagne rien pour le moment, ce qui est une situation acceptable seulement si on peut se projeter à long terme sur la ferme. La relation étant aujourd'hui encore très tendue, il est difficile d'en parler...

Puis c'est Gab le hollandais qui débarque, animé par une énergie monstre et l'envie de construire… Gab il est habitué aux responsabilités, alors au niveau travail ça fonctionne très bien, il est investi au maximum! Mais c'est un ours, Gab, il ne dit pas ce qu'il ressent, et nos tentatives de parler relationnel en réunion se soldent toutes par des échecs: le sujet retourne automatiquement à la matière (l'organisation physique de la ferme) et nous finissons par nous décourager. Forcément il y a des non-dits, Gab n'exprime jamais de désaccord (par exemple au sujet des chiens, qui n'ont pas le droit de rentrer dans la maison); quand les choses ne sont pas dites elles s'accumulent, elles fermentent, et elles finissent par exploser! Un mot de travers, et il part comme il est arrivé.

2015: les collectifs de situation

En 2015, le collectif s'improvise! Après le départ de Gab, il y a super-Floriane, enthousiaste, solidaire et fiable, qui reste un moment, puis se joignent à nous John, Michelle et leurs enfants, la ferme est vivante, joyeuse, et la yourte en dur prend forme, puis David, notre super berger américain, puis Stéphane, un vieux pôte qui vient se mettre au vert aux côtés des chèvres, puis enfin débarque Joachim, qui incarne bien la recherche d'équilibre entre l'artiste et le travail physique, avec son œil de poête il apprécie le pâturage, les effets stimulants de la contrainte, le dépassement de soi. Il décide de rester une année avec nous! Une belle énergie est déployée à la ferme, Caro fait un beau boulot de bûcheronne sur la forêt fruitière, Romain un bon débroussaillage sur les terrasses, Greg crée un bon parc pour les ânes et commence des chemins. Les énergies s'articulent bien spontanément, on a la sensation de faire chacun notre part, comme des colibris, et c'est agréable d’œuvrer ensemble!

2016: on commence l'année avec Joachim, tout en continuant notre recherche de co-chevriers!

Lara

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